Quatre mois après le début de la crise du Mediator, Jacques Servier compte ses rares soutiens. Médias, classe politique et industriels du médicament semblent s’être ligués contre le deuxième laboratoire pharmaceutique français, né il y a plus d’un demi-siècle rue Eugène-Vignat, à Orléans.
Le culte de l’indépendance de Servier et sa proximité avec le monde médical agacent ses pairs, et ce n’est pas d’hier.
14-3-11 - Certes, la condamnation du Mediator ne mérite aucun appel et la présomption de morbidité doit nécessairement l’em-porter sur toute autre considération.
Fallait-il, pour autant, transformer le Docteur Jacques Servier en Docteur Mabuse ? Plus d’un demi-siècle après ses débuts dans un atelier de la rue Eugène-Vignat, le quasi-nonagénaire méritait une autre fin de carrière. Ce qui lui est aujourd’hui reproché pourrait l’être à l’ensemble de l’industrie du médicament. Jacques Servier ne faisait-il pas remarquer, lors de son audition récente par les députés, que l’autorité de santé française avait donné son feu vert à deux génériques du benfluorex – des copies parfaites du Mediator – moins de deux mois… avant que les Laboratoires Servier et la même autorité de santé ne prennent la décision, en novembre 2009, de retirer de la vente officinale le désormais célèbre antidiabétique, parfois prescrit comme coupe-faim ?
Au fil des années et des politiques de santé publique de plus en plus restrictives, la pression s’est accentuée sur les laboratoires. Dans ce contexte, Servier a cherché à survivre. Il est aujourd’hui dépassé par des mastodontes cinq à vingt fois plus gros que lui, qui disposent de moyens en recherche et en développement considérables. En dépit de ses 20 000 salariés et de ses 3,7 Md€ de CA, que pèse Servier, 26e groupe pharmaceutique mondial, face à Sanofi-Aventis et ses 30 Md€ de ventes annuelles ? La middle pharma née en 1954 à Orléans détonne au milieu des géants, qu’ils soient américains, britanniques, allemands ou suisses.
Chassés cavalièrement du Leem, le syndicat professionnel de l’industrie pharmaceutique, mis au ban du G5, le club informel qui regroupe les cinq plus gros laboratoires français (Sanofi-Aventis, Servier, Pierre Fabre, Ipsen et le LFB), exposés à la vindicte de l’opinion par de grands médias qui ont instruit un procès exclusivement à charge, les Laboratoires Servier ont été lâchés par leurs pairs avec une incroyable rudesse. Mais les observateurs les plus attentifs du secteur ne sont pas surpris : « Servier a toujours fait figure de laboratoire atypique, de vilain petit canard, et cette réaction n’est pas étonnante».
« Vécu comme le laboratoire proche des médecins, Servier ne fait pas partie du sérail, souligne Claude Le Pen, économiste spécialisé dans les questions de santé. Il a réussi à prendre d’importantes parts de marché en France, par exemple dans la cardiologie, en s’appuyant sur sa proximité avec la communauté médicale. »
C’est peut-être cette singularité qui explique la croisade anti-Servier. Car, nolens volens, l’ampleur du scandale Mediator n’atteindra jamais celle de l’anti-inflammatoire Vioxx, accusé d’avoir provoqué 160 000 accidents cardiaques et 30 000 décès aux Etats-Unis entre 1999 et 2004… obligeant Merck, aujourd’hui deuxième laboratoire mondial, à verser 5 Md$ aux plaignants. Le suisse Roche a provisionné récemment près de 600 M€ pour faire face aux poursuites contre un traitement de l’acné, accusé d’être à l’origine de suicides chez des adolescents américains.
Selon le calcul du magazine économique Challenges, le montant des indemnisations versées aux victimes du Mediator et aux divers organismes de santé devrait se situer dans une fourchette de 1 à 2,3 Md€. Si cela se confirmait, Servier serait probablement obligé de céder quelques pans de son groupe: on pense à sa filiale de médicaments génériques, Biogaran, qui est valorisée autour de 1,5 Md€.
Finalement, dans cette affaire qui risque de l’emmener par le fond, Servier ne paie-t-il pas son statut de farouche indépendant, sa gouvernance pyramidale, pour ne pas dire patriarcale, bref sa francité un peu surannée dans un monde où les règles sont fixées par la norme anglo-saxonne ?











